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Juin 2003
La grève des enseignants : un mouvement nécessaire, riche d’enseignements
La parole à Nicole, une enseignante en grève dans le XVe (interview réalisée le 4 juin 2003)
Brèves Rouge : Quelles sont les raisons de la grève enseignante ?
Nicole : Trois raisons principales ont conduit à la grève des enseignants : la fin des emplois jeunes, la décentralisation et la retraite.
BR : Que penser du projet de décentralisation ?
N. : Le projet de loi prévoyait la décentralisation des techniciens et ouvriers spécialisés, des assistantes sociales, des conseillers d’orientation, des médecins et des psychologues scolaires. Ils seraient délocalisés au niveau des régions, sans assurance écrite qu’ils restent dans les établissements, en devenant de toutes façons tributaires des choix budgétaires et politiques des conseils régionaux. De plus, selon les régions, l’inégalité des richesses précarisererait ces personnels, faute des moyens qui font déjà défaut au niveau national. Certaines régions se sentiraient libres d’aller jusqu’à l’externalisation de ces tâches d’encadrement des enfants, les soumettant à l’arbitraire du privé, selon les besoins des bassins d’emplois.
BR : Les professeurs sont-ils concernés ?
N. : Si les professeurs sont pour l’instant épargnés par la décentralisation, le projet du gouvernement est écrit noir sur blanc : "seules les fonctions d’autorité (police, justice, défense) doivent rester dans la fonction publique nationale".
Par ce principe de décentralisation, c’est bien la privatisation de l’enseignement que le gouvernement prépare. C’est un projet à la fois discuté à Bruxelles et à l’OMC. Raffarin anticipe les réformes, en bon élève de l’ultralibéralisme.
Manifestation du 10 juin 2003
Enfin, nous sommes touchés de plein fouet par la réforme des retraites. Les enseignants, comme les personnels du privé, ne pourront pas accepter de travailler toujours plus, pour des retraites plus faibles. Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, son plan ne consiste pas à sauver le système par répartition, mais bien à obliger à capitaliser ceux qui en ont les moyens, pour pouvoir partir à la retraite à un âge décent. Après une école à deux vitesses, on nous prépare une retraite à deux vitesses : l’une pour les pauvres, superminimaliste, l’autre pour les riches, à la carte. On sait bien qu’il y a d’autres moyens de financer un système de retraite juste, avec 75 % du dernier salaire, à 60 ans maximum, après 37,5 années de travail, pour le privé comme le public. Cela coûterait à peine 0,3% du PIB par an et rééquilibrerait la balance entre les revenus du capital, qu’on doit taxer à cette occasion, et ceux du travail, qu’on doit augmenter.
BR. : Comment s’est développée la mobilisation dans le XVe ?
N. : En assemblée générale, le 24 avril, une vingtaine d’enseignants du primaire ont voté une plate-forme exposant aux syndicats les raisons de notre colère, exigeant le retrait des plans Ferry et Fillon et l’intégration des emplois-jeunes à la fonction publique nationale d’éducation.
Depuis, nous avons été rejoints par les professeurs du lycée autogéré de Paris, chez qui nous nous réunissons régulièrement. Le lycée Camille Sée a connu des grèves historiques, mais sans aller jusqu’à la reconduction. Il faut dire aussi que c’est un vrai sacrifice financier, à cause de la perte de salaire. Le gouvernement peut aller jusqu’à compter les week-ends grévés, en divisant la paye mensuelle en 30 ou 31 jours. Actuellement, je perds au minimum 70 euros par jour... Et certains sur le XVe sont déjà en grève depuis un mois et demi...
Face aux coups bas contre l’Education Nationale, il faut souligner que c’est en grande partie la démocratie auto-organisée de ce mouvement qui nous a permis de tenir. On mandate des délégués qui, du local au régional puis au national, parviennent à faire entendre notre voix aux appareils syndicaux, tous représentés dans les assemblées générales. On les pousse ainsi à ne pas céder aux tergiversations du gouvernement.
BR. : Quels sont les liens interprofessionnels de ce mouvement ?
N. : La RATP, la Poste, la direction régionale de l’Equipement, sont pour l’instant membres du mouvement interprofessionnel que l’on vient de constituer sur le XVe, avec des membres de la CGT, de la CNT, de FO, du SNUIPP, de SUD, des sections CFDT-en-lutte (oppositionnelles), ainsi que des non-syndiqués. Nous avons même reçu le soutien des policiers qui, sans droit de grève, prennent sur leurs congés pour manifester les jours de mobilisations importantes.
On essaye en réunion interprofessionnelle de contrer la désinformation matraquée par les grands médias. Un tract d’informations objectives, expliquant en quoi tout le monde est concerné par ces plans ultralibéraux du gouvernement, circule dans l’arrondissement. On est en général bien accueilli par les gens qui comprennent qu’on doit obtenir des retraites dignes pour tous et l’abandon de toute idée de décentralisation de l’enseignement. L’Education nationale doit enfin devenir une priorité dans notre pays.

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